Humeurs

LES ŒUFS DANS LE SLIP

À l’école primaire en Côte d’Ivoire, j’avais une copine qui s’appelait Rockia*. Elle était malingre et  toujours mal fagotée.

Elle vivait dans une villa en désuétude avec  les nombreux membres de sa famille. Parmi eux, il y avait son père, sa mère, ses frères et sœurs mais aussi des oncles, des tantes et des cousins issus du fin fond de la province; venus au départ pour une simple visite de courtoisie et surtout dans le dessein de conquérir l’eldorado abidjanais tant fantasmé, ils ont fini par signer pour un CSDI (Contrat de Squat à durée Indéterminée) chez les parents de ma copine. S’il y a bien une chose qui me frappait le plus dans cette maison, toujours sens dessus dessous, c’était les animaux de basse-cour et leurs progénitures qui déambulaient, caquetaient et déféquaient dans toutes les pièces de la maison en toute quiétude; deux moutons maigrelets faisaient également partie du décor; ils crottaient avec grand  flegme  dans le jardin et devant la porte d’entrée à mesure qu’ils mâchouillaient des détritus en tout genre.

Les parents de Rockia, distants et froids, ne lui montraient aucun signe d’affection. Quant à ses frères et sœurs, beaucoup plus âgés qu’elle, ils ne se préoccupaient que très peu de son bien-être. Elle était comme  invisible, larguée au beau milieu de tout ce monde. Chez elle, quand sonnait l’heure du repas, c’était la pagaille. Dans sa famille, il était de coutume que tout le monde mange dans le même plat. Face à l’énorme récipient dont la contenance en nourriture semblait insuffisante pour tous les ventres vides de la maisonnée, la loi du plus fort s’appliquait de fait. Autant vous dire que Rockia* ne pouvait guère rivaliser avec les grandes paluches rugueuses et aguerris de ses colocataires villageois. Il fallait toujours se frayer un chemin dans la mêlée pour saisir, dare-dare, un morceau de viande ou une bouchée de riz aux légumes. Inutile de préciser qu’elle ne mangeait pas  à sa faim. Des lors, elle avait pris l’habitude de venir chez moi  après les cours. Mes parents l’accueillaient  toujours chaleureusement  puis m’obligeaient à partager mon goûter avec elle, chose que je voyais d’un très mauvais œil surtout quand il s’agissait de ma bouillie de Cérélac , mon quatre-heures préféré de l’époque.

C’est ainsi qu’un jour, après l’école, Rockia me proposa de m’accompagner à la maison. Cette suggestion me déplut fortement car je ne voulais pas du tout  partager mon Cérélac. Elle insista lourdement  jusqu’à ce que je finisse par céder. Une fois à la maison, nous nous mîmes à jouer aux poupées Barbie. Au moment fatidique du scénario, c’est-à-dire à l’apparition de ken dans la scène, Rockia prétexta une envie pressante et disparut. Au bout de quelques minutes, je commençai à imaginer le pire : elle était peut être entrain de se goinfrer en cachette de tout mon Cérélac. Le simple fait de penser à cette éventualité me glaça le sang et me mis hors de moi. Je me dirigeai à toute vitesse vers la cuisine quand dans ma course, j’entendis un bruit suspect. Je m’approchai du mur  pour déterminer la  provenance de celui-ci lorsqu’à travers une fenêtre qui donne sur l’arrière cours de la maison, je vis Rockia se diriger à vive allure, ni vue ni connue, vers le portail. Elle se déplaçait clopin-clopant, les pieds en canard et les mains à plat sur son entre-jambe. À cette démarche fort bancale, s’ajoutait un faciès grimaçant; les sourcils froncés, les yeux plissés et les lèvres pincées, elle continuait dans sa lancé avec ténacité. Je réussi malgré tout à la stopper dans son élan; je n’eus point de mal à deviner qu’elle avait chapardé quelque chose. En tant que petite peste invétérée qui se respecte, je procédai aussitôt à une fouille au corps des plus musclées. En effectuant avec minutie ma manœuvre avilissante au possible, je senti des formes cylindriques et dures sous les vêtements de ma camarade. Je soulevai sa robe et je vis deux œufs, planqués à l’avant de sa petite culotte; il y’en avait même un qui était à deux doigts de se faire la malle! J’étais remontée.

-Rockia tu as caché des œufs dans ton toto* tu es une voleuse!

-Laisse-moi!

Mon père qui avait entendu nos chamailleries stridentes intervint, comme à son habitude, dans le plus grand des calmes.

-Sharmé que se passe t-il ?

-Rockia a volé deux œufs et les a cachés dans son slip!

-Rockia, ne t’en fait pas, rentre chez toi et garde les œufs d’accord ? Ce n’est rien, garde les, il n’ y a aucun problème.

Les jambes écartées et les fesses en l’air, elle plaça ses mains en dessous de son slip, secoua comme un cocotier son petit derrière  pour libérer les œufs et prit aussitôt ses jambes à son coup en direction du grand portail grandement ouvert. C’est le dernier souvenir que j’ai d’elle.

Mon père avait compris que cet acte était révélateur de la profonde détresse dans laquelle cette gamine se trouvait tandis que mon jeune âge m’empêchait de prendre le recul nécessaire. Pourtant, aujourd’hui encore,  même en étant adulte, majeure et vaccinée, il m’arrive  d’agir de façon immature. À vrai dire, il en est ainsi pour la plupart d’entre nous. Lorsque nous sommes confrontés à une situation fâcheuse,  nous ne prenons pas forcément le temps de réfléchir sur les raisons à l’origine de ce désagrément. C’est bien plus tard après avoir prononcé des paroles  blessantes, vexantes et ou humiliantes que nous commençons à cogiter et à regretter  la dureté de nos mots. C’est la raison pour laquelle, pour éviter qu’une dispute dégénère, il suffit parfois  de s’octroyer 2, 3, 5 minutes de réflexion afin de se poser les bonnes questions. Retirez-vous s’il le faut. C’est peut être ces 5 minutes de questionnement intérieur qui vous permettrons d’éviter 5 heures de palabres, 5 jours de bouderie ou 5 ans de rancœur. A force d’habituer son cerveau à cet automatisme, cela devient plus naturelle avec le temps. D’ailleurs, c’est vraiment salvateur car on évite de froisser, parfois à tord, les personnes qu’on considère ou qu’on estime. J’utilise souvent cette méthode et je peux vous assurer qu’elle m’a, à plusieurs reprises, permise de minimiser les dégâts.

En conclusion, essayez juste ceci : la prochaine fois que quelque chose vous fera sortir de vos gonds, c’est tout bête, pensez aux «œufs dans le slip» !

 

Sharmela

 

Toto : expression ivoirienne et familière désignant les parties génitales féminines

*Ce prénom a été modifié

 

 

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6 réflexions sur “LES ŒUFS DANS LE SLIP

  1. Marie ange dit :

    La partie ou tu dis  » rockia tu as caché l’oeuf dans ton toto 😂😂😂  » je suis morte de rire ! Je suis ivoirienne aussi donc je comprend ! 😙

    J'aime

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