Humeurs

Larguée comme une chaussette trouée

Tout a commencé en 2004, au collège Saint Stanislas de Poitiers. J’y étais en classe de 3eme et je faisais partie d’une joyeuse bande de copains. À la tête de la fine équipe, se trouvait  Mathias*, l’archétype du beau gosse arrogant par excellence. Il était brun aux yeux marron et avait des tâches de rousseurs sur le nez et les joues. Son corps était très athlétique; il avait une tablette de chocolat d’ado imberbe qui faisait son petit effet  et un fessier ferme rudement rebondi. Il était très soigneux si bien que ses cheveux, toujours imbibés d’une couche épaisse de gel, étaient dressés en forme de  petits pics fins sur le dessus de son crâne. Chose étrange pour un garçon de son âge, il sentait toujours bon. Seule ombre au tableau, ses dents; elles ressemblaient à des grains de maïs et étaient trop espacées. Cela dit, ce n’était qu’un détail, car j’avais un petit faible pour lui…

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La petite troupe que nous formions avait pour habitude de se retrouver près du terrain de Volley-ball. C’était l’occasion rêvée de tisser des liens étroits avec Mathias. Le temps faisant son œuvre, j’ai fini par atteindre mon objectif grâce à ma « technique d’approche » plutôt clownesque. Je ne misais évidemment pas sur mon physique car je ne pouvais en aucun cas rivaliser avec les blondes du groupe. À vrai dire, rien n’augurait un présage radieux entre nous mais la petite voix intrépide en moi, accessoirement  responsable de la plupart des échecs affligeants de ma vie ne cessait de m’encourager dans ma démarche. Grâce à mon humour de fille rigolote, j’ai réussi non sans mal à arracher quelques grains de maïs -que dis-je- quelques sourires à Mat qui m’accordait beaucoup plus d’attention qu’auparavant.  Il se murmurait même qu’il  commençait à avoir du béguin* pour moi et qu’il allait peut être me faire sa déclaration incessamment sous peu.

Un jour de classe ordinaire, après mon cours d’art plastique, je rejoignis mon groupe d’ami à la cantine. Pendant le déjeuner, Mathias ne cessa de me lancer des regards aguicheurs et insistants à tel enseigne que je n’arrivai plus à me concentrer sur mon repas qui est pourtant pour moi un moment sacré voire ésotérique avec lequel on ne plaisante pas. À la fin de la pause du midi et après d’ultimes jacasseries  entre camarades, le tintement strident de la cloche retentit pour nous sommer de regagner nos classes respectives. Mathias, toujours accompagné de son acolyte indolent Maxence, attendit que toute la bande se disperse  puis s’avança vers  moi, d’un pas hésitant.

-Bon, on se rejoint à la fin des cours alors ?

-Oui, à tout à l’heure. Rétorquai-je, intimidée.

Dans la seconde qui suivit notre bref échange, Mathias rapprocha son visage du mien, puis posa délicatement ses lèvres roses sur les miennes. Cette mise en bouche douce et timorée concrétisa notre relation naissante. JE-N’EN-RE-VE-NAIS-PAS. Cette parenthèse inattendue me parut si fantasmagorique  qu’au moment de reprendre mes esprits, je me rendis compte que le préau était désert et que j’étais par conséquent très en retard à mon cours de géographie.

-Bon heu, il faut que j’y aille!

-à toute.

Probablement propulsée par les ailes exaltantes de l’amour, je me mis à gambader à grandes enjambées comme un cabri saoulé à l’herbe en direction de ma salle de classe. Les ourlets de mon pantalon patte d’eph  trop court virevoltaient autour de mes chevilles laissant accidentellement apparaître mes chaussettes blanches. Dans mon élan,  j’étais  courbée en  avant, croulant sous le poids de mon énorme cartable, les mains vissées aux bretelles de celui-ci. Cela dit, j’espérais, en mon fort intérieur, que Mathias n’était surtout  pas entrain de me regarder courir tel un hurluberlu surexcité, visiblement incapable de faire preuve d’un soupçon de maturité et de self-control face à la solennité d’une telle situation. Je savais qu’en agissant ainsi, je risquais de me discréditer auprès de lui mais je m’en moquais car j’étais à présent la copine du plus beau mec des Troisième et je devenais par conséquent l’une des filles les plus populaires et bankables* de l’école. Pendant le cours de géo, je ressassais en boucle la scène de notre baiser dans mon cerveau étriqué d’ado libidineuse. Je pensais à la galoche fougueuse qui m’attendait certainement à la fin des cours et je me demandais si je devais être la première à mettre la langue, de quel coté devais-je pencher la tête et si notre premier smack m’accordait le droit de palper ses fesses musclées. Bref toutes ses interrogations somme toute existentielles pour la suite des événements me donnaient des papillons dans le ventre.

À la fin des cours, c’est l’estomac noué que je pris l’initiative de rejoindre mon nouvel amoureux au point de ralliement habituel de notre troupe, en plein centre de la cours de l’école.  Je vis au loin qu’il  m’attendait, entouré de ses sous-fifres. C’était mon moment de gloire ; je me devais de le saisir avec majesté.fierté

À pas haletants, galvanisée par une montée irrépressible d’adrénaline, je fonçai tout droit vers lui. Par contre, il affichait un air grave marqué d’un rictus figé. J’avais comme l’impression qu’il était gêné ou préoccupé par quelque chose. Tous les regards étaient braqués sur nous.

-Bon écoute Sharmela,  c’est fini entre nous; voilà désolé, salut!

-ok… répondis-je, atterrée.

Il retourna les talons, fendit l’attroupement autour de nous, puis s’enfonça dans la cours, suivi de son compère Maxence qui était à ses côtés pendant qu’il me larguait. Je restai plantée là, bouche bée en tenant fermement les bretelles de mon cartable. Je venais de vivre la relation amoureuse la plus courte de ma vie; elle avait duré 4 heures et 15 minutes pour être plus exacte. Je venais également de vivre mon premier ascenseur émotionnel en passant  en l’espace de quelques secondes de l’exultation à la désillusion.

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À cet instant précis, raisonnaient comme un bourdonnement dans ma tête, les rires en cascades de ceux qui avaient assisté au coup de théâtre. Jetée comme une vielle chaussette trouée, je devais à présent affronter les moqueries incessantes des hyènes qui m’encerclaient. Tous s’époumonaient, s’égosillaient, se tordaient de rire dans tous les sens. Mon binôme de l’époque, Christiane, étaient à bout de souffle et en larmes tant elle se fendait la poire.

Des « oh le bâtards ! » lancés par des badauds médusés fusaient de toute part et accentuaient la dimension pathétique de l’affaire; la nouvelle se rependit comme une traînée de poudre dans tout le bahut.

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Comme dans toutes les situations vexantes de ma vie, mon cerveau activa automatiquement le mode reset et les sentiments douloureux disparaissaient aussi vite qu’ils étaient arrivés. Effectivement, quelques jours après avoir été gentiment éconduite par  Mat, je n’eu plus aucun remord. Je n’ai pas cherché à le reconquérir non plus ; je n’ai  jamais plus évoqué cet épisode en sa présence. Je salue sa franchise  car il aurait pu me honnir davantage en me faisant espérer vainement. D’ailleurs, ma sérénité agaçait mes copines qui avait pris fait et cause pour moi et le dézinguait constamment. Quelques jours après, Mathias s’était entiché de Marion*, une  brune à forte poitrine et faible intellect. J’ai ouïe dire que son cœur balançait entre nous deux mais je suis persuadée que ma fameuse course effrénée et ridicule après notre bisou a carrément joué en ma défaveur. Nous avons malgré tout continué à faire partie du même groupe d’amis. Néanmoins, le désamour m’ayant désenvoûté, j’ai fini par constater que chacune de ses interventions au sein du groupe avait autant de profondeur qu’une flaque d’eau. En fait.

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De toute façon, rien n’arrive au hasard puisqu’à la fin de l’année scolaire, j’ai déménagé un an  en Belgique avant de m’installer en Picardie. Je ne suis pas retournée à Poitiers depuis et je n’ai par conséquent plus revu Mathias. Qu’importe, les moments particulièrement riches en émotion que j’ai vécue dans cette ville sont des tournants incontournables du récit  de ma vie. Poitiers est et restera dans mon cœur à tout jamais.

 

Sharmela

 

Avoir du béguin : mais qui dit ça encore en 2017???

Bankable : se prononce « banquéhibeule » et signifie  le summum de la coolitude (ex : Ryan Gosling, l’homme que j’aime autant que les princes de LU)

NB : ne pas  prêtez  attention à la définition inutile ci-dessus. Sachez simplement que les pseudos bilingues de mon genre  essaient systématiquement de briller en toutes circonstances 😉 !

*toute ressemblance avec des personnes réelles n’est pas pure coïncidence

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13 réflexions sur “Larguée comme une chaussette trouée

  1. Je lis, je relis et je re – relis. C’est tellement bien écrit avec une certaine pointe d’humour. Bref j’adore ( pas le fait qu’on t’ai jeté xD )
    Je vois très bien la scène, et tu as vite tourner la page 🙂
    Rhaalala. Tu pourrais bien écrire des fictions, ce serait top. En tout cas, moi je te soutiendrai.

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  2. Madoussou dit :

    L’article est vraiment trop drôle même si ici il s’agit de la honte de ta vie. Et j’ai beaucoup aimé ta réaction après le rateau. T’es restée digne!!!

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    • Merci Madoussou! Je ne pense pas que ce soit la honte de ma vie, d’ailleurs j’espère que je n’en aurai pas ^^ mais c’est sûre que dans ce genre de situations la meilleure des choses à faire c’est de passer outre et d’aller de l’avant! Gros bisous

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  3. C’est bien fait pour toi . Ton papa t’inscrit à l’école pour aller étudier et toi tu vas chercher garçon au lieu d’apprendre tes leçons.Cela dit, l’écrire est lisible, l’histoire pleine de fraîcheur, de vérité et d’innocence. Cette succession de petits récits bien pensés et bien écrits peuvent déjà constituer ton premier livre. Les maisons d’édition ne manquent pas sur Abidjan . Je suis préssé de t’aider en ce sens. En France également tu peux avoir un éditeur quoique les auteurs des ouvrages autobiographiques ont des difficultés à publier leurs oeuvres
    Papi

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