Humeurs

 Caleçon Rouge: la pire façon d’apprendre à nager

À chaque fois que je pense à mes premiers cours de natation, je me revois tétanisée, debout sur le rebord granuleux de la piscine. Je revois l’immensité du bassin bleu foncé s’étendre à perte vue. Je revois  l’eau limpide onduler au rythme de la brise abidjanaise. Je revois le crâne chauve et luisant de mon professeur de natation, Caleçon* Rouge, moulé dans son éternel slip rouge vif.

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Non, ne me remerciez pas pour cette œuvre à la fois époustouflante et saisissante; c’est cadeau!

Les leçons à la piscine des sapeurs-pompiers d’Abidjan  rimaient pour moi avec torture, malaise, et sale quart d’heure. Je ne comprenais pas pourquoi mes parents qui, pourtant, étaient sensés m’aimer m’infligeaient une telle mise à l’épreuve. J’étais au CP quand mes géniteurs m’ont annoncé qu’il était grand temps que j’apprenne à nager. La nouvelle tombait à point nommé car  j’avais trop hâte de plonger la tête la première dans les vagues imposantes et fougueuses d’Assinie*. Je me voyais déjà tortiller mon corps dans la mer chaude de Bassam* à l’instar des gros poissons aux écailles irisées qui l’habitent. D’ailleurs, tous les soirs, avant de dormir, accoutrée de ma grenouillère bleue, je mimais un crawl olympique et haletant sous les draps de mes parents; c’était l’un de mes jeux favoris. Je me préparais psychologiquement à dompter l’océan et ses mystères et au vu de mes talents incontestables de fringante nageuse sur lit, c’était du tout cuit, à coup sûr…

« Dépêchez-vous là! » gronda une voix masculine et tonitruante  sortie de nulle-part. L’injonction se démultiplia en échos bien distincts qui résonnèrent à travers  les cloisons de la cabine sanitaire vétuste dans laquelle ma nounou et moi nous trouvions. Accroupie  face à moi, elle obtempéra et se hâta pour m’aider à enfiler mon maillot de bain une pièce en élasthanne reluisant et flambant neuf pour l’occasion  puis  serra vigoureusement une bouée orange autour de ma taille.  En franchissant le seuil de la cabine, je quittais symboliquement mon petit confort habituel de fillette pourrie-gâtée pour plonger à pieds joints dans les flots tumultueux de l’angoisse et de l’apprentissage de la vie à la dure…

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La voix qui nous fit tressaillir dans la cabine était celle de Caleçon Rouge, le maître-nageur le plus redoutable de l’équipe des sapeurs-pompiers. C’était un homme petit et trapu à la peau noire très foncée. Il était toujours torse nu. Ses cuisses étaient exagérément musclées et ses mollets en forme de coups de poings saillants ressemblaient à s’y méprendre aux pattes d’un poulet géant gavé aux stéroïdes. Il tenait constamment une longue perche blanche; elle faisait le double de sa taille et surplombait sa nuque aussi pointue que son fessier rebondi cintré dans un gros slip de bain rouge. Sous son front lisse, se dessinaient des sourcils broussailleux constamment froncés. Il était toujours dressé comme un piquet sur ses jambes arquées à côté de la file de rejetons chétifs et intimidés que mes petits camarades et moi formions. Notre troupe d’apprentis-nageurs était la réplique parfaite d’une colonie de fourmis travailleuses. Personne ne bronchait. Les jacassements et autres singeries enfantines étaient strictement interdits. Nos moindres faits et gestes étaient épiés, dictés et rythmés par les éclats de voix incessants de la terreur. Nous acquiescions à chacune de ses interventions par des hochements timides et synchronisés de la tête en signe de déférence envers notre maître-dresseur.

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Dans notre groupe il y avait un petit  garçon fort rondouillet qui sortait du lot.  Il se démarquait par son courage et sa vivacité. Il me fascinait. Il réussissait avec brio la Queuleuleu, l’exercice qui donnait des sueurs froides à toute la bande. Il consistait à plonger à tour de rôle dans le grand bassin et à exécuter une brasse suivie d’un crawl pendant un laps de temps qui dépendait de l’humeur et du bon vouloir de Caleçon Rouge. Nous étions rangés en file indienne, par ordre de compétences. J’étais  bien sûr la dernière dans le rang ce qui achevait de rendre mon supplice interminable. La tête baissée, je dévisageais  inquiète, mes amis se jeter, un à un, à corps perdu dans le bassin comme s’ils n’avaient plus rien à perdre. Les plus zélés d’entre nous tentaient des sauts d’aigles malnutris  et s’étalaient violemment sur la flotte, occasionnant des éclaboussures tièdes sur mes orteils crispés. Caleçon Rouge quant à lui hurlait de toutes ses forces sur celui qui avait le malheur de manifester un soupçon de réticence ou sur le prochain à passer à la casserole. Pendant que j’attendais mon tour, mon cœur battait tellement fort que j’étais persuadée qu’il l’entendait. Saucissonnée dans mon maillot, j’étais tendue comme le slip du chef, les bras croisés derrière le dos. J’avais les mains moites, les fesses serrées, les dents serrées, la mâchoire serrée et les yeux plissés pour me concentrer sur mon objectif et éviter de pleurer devant tout le monde. Je pensais à mon chien bâtard nain Kangsi(paix à son âme); je pensais à mon Cérélac qui m’attendait à la maison; je pensais au Père Noël qui m’observait certainement de là-haut.

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« Suivant! Allez! Saute!» Ces trois sommations étaient ma hantise. Dès l’instant où elles parvenaient à mes oreilles mouillées, j’effectuais un saut de crapaud bancal, les deux pattes arrière branlantes en l’air, les yeux fermés et la bouche ouverte (tout le contraire de ce qu’il fallait faire). Une fois immergée dans l’eau, je n’y voyais goutte. Je n’avais aucun projet, aucun objectif, plus de cerveau. Ma performance aquatique n’avait ni queue ni tête. Paniquée, j’agitais tout, à tort et à travers. Mes bras, mes orteils, mes doigts, mes genoux, mes joues pour aspirer l’eau et la recracher ensuite, mes narines pour la même chose; mes jambes quant à elles mimaient l’envol d’un pigeon déplumé.

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Ma tête au moment du fameux saut de crapaud

J’étais pétrifiée. Caleçon Rouge exaspéré par ce tintamarre clownesque m’assenait des  coups de perche dans le dos puis me la tendait avec dédain pour que je mette fin à cet outrage à la natation ivoirienne. C’était ma délivrance. Je la saisissais à bout de souffle et je m’y accrochais comme si je venais d’échapper in extremis à un naufrage (celui de ma dignité). Je sortais de l’eau en claudiquant sous le regard médusé de mes compagnons de fortune. Certains étaient compatissants, d’autres riaient sous cape. J’avais l’impression d’avoir nagé des kilomètres à contre-courant  mais en ouvrant les yeux je constatais que  j’étais en réalité restée exactement au même endroit. Nul, 0 /20.

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La seule satisfaction que me procuraient ses cours de natation était le sandwich saucisson-beurre auquel j’avais droit lorsque ma nounou venait me récupérer. À l’instant où la demi-baguette craquait sous mes dents, j’oubliais tout, absolument tout. Ma gentille nounou avait pour habitude de se moquer de moi en me voyant exténuée et trop occupée à me délecter de mon délicieux 4 heures pour prononcer un seul mot. Pour me taquiner elle disait souvent « aujourd’hui là c’était chaud dèh*!». C’est d’ailleurs elle qui a eu l’ingéniosité de trouver le sobriquet  «Caleçon Rouge» dans le dessein de m’aider à démystifier un peu le personnage.

Plus les jours passaient, plus mon inaptitude à nager augmentait de façon exponentielle. Mes parents ont dû se rendre à l’évidence ; les cours de piscine aux sapeurs-pompiers me terrorisaient et ma nullité manifeste n’en était que le corollaire. Mon père a donc décidé d’utiliser la méthode douce, celle à laquelle j’avais jusqu’ à lors été habituée. Tous les dimanches après-midi, afin que je puisse me familiariser à mon rythme à l’eau, il m’emmenait à la piscine de l’Ivoire Golf Club*. Le cadre idyllique tranchait avec la morosité et les tons austères de la piscine des pompiers. En fin d’après-midi, sur le chemin du retour, et pour mon plus grand plaisir, nous faisions une pause goûter dans un maquis de la Riviéra 3, le 128 où j’y dégustais une assiette d’allocos* chauds de 200 fcfa  avec deux œufs durs et un Fanta glacé. Le paradis. Il faut bien croire que cette technique a fini par porter ses fruits car lors d’une de ces sessions habituelles de natation avec mon père,  je me suis retrouvée, je ne sais comment, dans le grand bassin sans mes bouées et j’ai nagé, instinctivement, avec grâce et volupté (bon j’exagère). C’était magique. J’exultais. Je suis sortie de l’eau en criant « papi*! Je sais nager! Je sais nager! » « Tu as toujours su nager », m’a-t-il répondu froidement.

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Quand j’ai su nager

Dix-huit ans plus tard, devinez qui j’ai revu en accompagnant une amie à la piscine des sapeurs-pompiers ? C’est comme si le temps n’avait pas d’emprise sur lui. Même dégaine, même muscles saillants, même voix grave, même caleçon rouge. Il ne m’a évidemment pas reconnu car le temps fait que des petits têtards qu’on trouvait  insignifiants se transforment parfois en sirène que l’on écaillerait volontiers. Il m’a complimenté sur mon physique et tenta même une approche très tactique et plutôt gauche. La situation était tout aussi absurde que gaguesque. Je suis restée polie mais je n’ai évidemment pas  discutaillé avec mon ex-tortionnaire. Cette rencontre impromptue m’a rappelé tellement de souvenirs et à vrai dire c’était plutôt agréable. Je revoyais la petite Sharmela avec sa bouée autour de son gros ventre au bord du grand bassin entourée de ses petits camarades. C’est comme si le temps s’était figé. Comme si la petite Sharmela n’avait  pas bougé non plus et qu’elle voyait son altère-ego adulte la regarder avec beaucoup de bienveillance… C’est comme si j’étais venue lui dire qu’il fallait qu’elle surmonte ses peurs car elles ne sont faites que de fantasmes grotesques qui restreignent nos capacités et notre potentiel. C’est peut être à cela que servent les coïncidences inopinées de la vie ; à comprendre.

Toujours est-il qu’une question me turlupine: figurez-vous qu’un jour, durant ma période d’apprentissage du vélo, alors que j’étais encore au stade des petites roulettes stabilisatrices, une copine m’a rendu visite avec le grand VTT de son père. Je suis montée sur la selle pour lui prouver que je n’étais plus un bébé (bèlèlouuu*) puis je me suis lancée; j’ai pédalé avec entrain et virtuosité dans tout le quartier (bon j’exagère) comme si c’était inné en moi. De ce fait, suis-je un génie?

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Quand j’ai su faire du vélo

 

 

 

Assinie: L’une des plus belles Stations balnéaires du monde. Elle se trouve dans le sud-est de la Côte d’ivoire. Je vous invite vivement à y faire un tour un de ces quatre 😉

Grand-Bassam: Magnifique ville  ivoirienne placée au patrimoine mondial de l’UNESCO s’il-vous-plait!

Caleçon: En Côte d’Ivoire, ce terme  est utilisé pour désigner un slip.

Dèh: interjection ivoirienne qui exprime l’étonnement, la surprise, l’insistance; tout dépend du contexte. Ex : tu mens dèh!

Riviera 3: Quartier cossu d’Abidjan.

Alloco: spécialité culinaire ivoirienne incontournable. Ce sont des petits dés de bananes plantains frites. Se mange en plat de résistance ou au goûter, un vrai régal.

Ivoire Golf club: Sublime piscine d’Abidjan  au cadre enchanteur qui dispose entre autre d’un immense terrain de golf.

Papi: surnom que j’ai longtemps donné à mon père; je trouvais que ça sonnait bien. Maintenant je l’appelle par son prénom à sa demande. Plutôt cool, non ?

Bèlèlou: expression ivoirienne plus ou moins puéril que l’on utilise pour narguer (gentiment) son interlocuteur.

Sharmela N.P

 

 

 

A bientôt :)!

 

 

 

 

 

 

 

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4 réflexions sur “ Caleçon Rouge: la pire façon d’apprendre à nager

  1. La description de ces cours est si juste. Par ailleurs 18 ans après… mais encore, il t’approche gauchement avec un objectif surement moins pédagogique que lors de tes années insouciantes;révélateur de l’état d’esprit de ces bourreaux! Enfin soit! On a grandi depuis et on nage. Pour le reste , ta plume et ton verbe sont excellents , vraiment! Dans ce monde ou l’apparence et le direct priment, il devient de plus en plus rare de pouvoir naturellement exprimer , mais surtout faire ressentir autant d’émotions et de souvenirs partagés par écrit! Chapeau!

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