Humeurs

La dictature de l’épilation: on en parle?

C’est à l’adolescence que je me suis épilée pour la première fois tout simplement parce que je n’avais pas le choix. C’était soit je perdais toutes les semaines un temps fou à annihiler ma vraie nature, soit je laissais pousser mon pelage et je passais pour une «crado» ou un « yéti» selon les termes insultants du langage courant.

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C’est un peu le quotidien de la plupart des femmes occidentales. Les poils sont à bannir et sont le propre  des hommes uniquement. A tel enseigne que, comme bon nombre de filles, j’ai intégré, emmagasiné et adopté ce mode de pensée. Un jour, alors que j’étais dans la file d’attente d’un supermarché, mon regard s’est posé par inadvertance sur  des  poils drus qui émanaient des aisselles d’une femme vêtue d’un marcel. Ils étaient si longs et touffus qu’ils formaient une pointe qui rebiquait.  Cela m’a dans un premier temps choquée. J’ai trouvé ça fou qu’elle fasse ses courses si gaiement alors qu’elle affichait sa pilosité aux yeux de tous. Puis je me suis demandée pourquoi je jouais à l’étonnée  alors qu’il y a quelques années de cela, ma pilosité s’exprimait librement en Côte d’Ivoire. D’ailleurs, j’en étais très ravie et j’ai pleinement joui de cette parenthèse plutôt inattendue de ma vie.

En effet, j’ai vécue trois ans à Abidjan avant de revenir en France. Là-bas, le rapport aux poils diffère complètement de celui auquel j’avais été habituée tout au long de mon adolescence. En fait, la grande majorité des femmes qui n’ont pas subi le matraquage intensif régissant les critères de beauté à l’occidental arborent fièrement leurs poils sans gêne. Lorsque je suis arrivée pour la première fois dans mon école, c’est l’une des choses qui m’a frappée. Les  jupes courtes des filles dévoilaient de jolis mollets poilus. Certaines affichaient même un petit duvet au dessus des lèvres. D’autres avaient des bosquets dans les aisselles ce qui ne les empêchait aucunement d’être sexy et attirantes. Même les filles élevées au haut rang de canons de beauté de la promo étaient velus et cela ne semblait guère déranger les petits filous qui les courtisaient. Je n’en revenais pas et j’ai mis un certain temps à m’habituer à ces poils fusant allègrement de toute part. Il m’est arrivé à plusieurs reprises, à l’école ou dans les commerces, d’être obnubilée par une mèche noire qui s’échappait de l’emmanchure de mon interlocutrice au lieu de me concentrer sur ses propos. C’était assez déroutant.

Avec le temps, j’ai décidé d’adopter ce nouveau mode de vie et d’embrasser la liberté d’être enfin soi-même. J’ai tout laissé pousser. J’ai procédé par étape. J’ai commencé par les aisselles facilement dissimulables dans les mondanités pour éviter d’être la risée de mes amis et connaissances « occidentalisés » comme moi.  Au début je n’étais pas très à l’aise. Je voyais les poils de mes jambes se dresser petit à petit mais apparemment j’étais la seule à le remarquer. J’ai donc  fini par laisser mon doux pelage soyeux s’épaissir librement sans avoir à me préoccuper du qu’en-dira-t-on. J’étais aux anges. Il y avait même de jeunes éphèbes très charmants et fort respectables à qui je plaisais malgré mon épiderme pileux (sans vouloir me venter). Bref, c’était sympa.

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-Oh belle plante que vous êtes magnifique!                                                                                            -Je sais.

A mon retour en France, j’ai dû me réadapter au système injuste selon lequel toute femme qui se respecte doit impérativement ratiboiser sa toison dans son entièreté. Malheureusement, les garde-fous de cette traque aux poils sont souvent les personnes de notre entourage immédiat. J’ai dû me conformer aux goûts de mon cher et tendre qui, comme la plupart de ses compères masculins, aime les poils de son animal de compagnie mais déteste ceux de sa compagne. C’est ainsi que j’ai recommencé à perdre de longues et précieuses minutes de mon temps à éradiquer une partie de mon identité pour des raisons purement esthétiques alors que les hommes peuvent s’enorgueillir d’arborer fièrement leur ronces tentaculaires sur le torse ou leur foin rêche sur les cuisses et les mollets dans l’allégresse.

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Salut, grâce à ma toison, je suis la représentation de la sensualité. Pas toi femme. Au revoir.

Le Porno a aussi sa part de responsabilité dans tout cet acharnement contre le poil; ces mises en situation funambulesques aux dénouements disruptifs sur fond ultra-misogyne bercent l’adolescence de nombreux garçons et les conditionnent sur la nudité des filles. Super katsumi et Marc Dorcel! Merci! A tel enseigne que le simple fait si naturel pourtant d’avoir des poils sur le pubis féminin est devenu intolérable voire impensable. On risque la peine capitale si on ose outrepasser la condition sinequanone pour déambuler sereinement en maillot de bain dans un lieu public; inutile de vous la rappeler…

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Donc concrètement elle va nager dans la même piscine que moi alors qu’elle n’a pas pris la peine de s’épiler le maillot? AU-SE-COURS

Les médias relayent également cette chasse sans pitié aux poils, le rendant presque tabou. Vous remarquerez que dans les pubs cucul-la-praline à outrance pour l’épilation vous ne verrez au grand jamais une once de vrais poils apparaître à l’écran, même de façon subliminale! Contradictoire non? Ne parlons même pas de la myriade de produits anti-poils dont regorgent les rayons des grandes enseignes. Il en existe au miel bio (chimique), à la vanille des îles vierges (de poils ?) au caramel sans gluten et sans caramel. Certains se réchauffent au micro-onde et sont tellement alléchants que le chaland aurait presque envie de les bouffer. Et c’est pas fini! Il y a des appareils qui arrachent le poil, des fils qui le tranchent, des lasers qui le crament, des rasoirs qui le tailladent sec. Bref, c’est violent. On peut même opter pour le sésame suprême qui se nomme l’épilation définitive et qui consiste à être dépourvu de ses poils pendant une très longue durée.

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Quand tu croises ton crush dans la rue comme par hasard le seul jour où tu n’as pas rasé ta moustache.

Rappelons que l’épilation a son revers de la médaille et que cette activité chronophage n’est pas du tout aussi fun, géniale et poilante que dans les publicités. Quand on s’épile à la cire, on souffre. A en chialer. Quand on se rase, on se coupe. Parfois, des boutons disgracieux ou des rougeurs peuvent apparaître. On en parle  des sensations de picotement très inconfortables ou des brûlures à certains endroits au moment de la repousse? Bon, hein, bon. Alors je ne comprends pas pourquoi l’on s’obstine à s’infliger de tels désagréments.

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Moi, quand j’arrache trois poils à la cire.

Les hommes commencent aussi à entrer dans la mouvance. Il faut l’avouer, il arrive que l’on soit offusqué d’en croiser avec une barbe de trois jours sous prétexte que cela ne fait pas « sérieux » ou « propre » ou amusés, voire écœurés d’apercevoir un épais mono- sourcil scinder un visage en deux  ou un petit oursin surgir d’une oreille ou d’une narine. On voit  également de plus en plus de mâles, soucieux de leur apparence exhiber un corps épilé. Heureusement que la mode et sa propension irrévérencieuse à s’ériger systématiquement contre les pudibonderies de notre société a permis de libérer le poil notamment avec le retour de la barbe outrageusement XXL entre autres.

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Les femmes souffrent depuis trop longtemps de cette dictature aliénante de l’épilation et ce n’est pas juste. En plus de se coltiner les tâches ménagères ingrates et subir quotidiennement la lourde charge mentale* très souvent étrangère aux mecs, voilà qu’il faut  en plus se raser pour le confort visuel de ses messieurs. Je pense que la meilleure façon de s’affranchir de ces codes rébarbatifs et insultants pour notre identité est d’essayer d’éveiller les consciences de nos proches dans un premier temps en commençant par habituer notre homme, notre frère, notre père, nos amis, à nos poils. Il faut leur faire comprendre que cet attribut révèle certes la masculinité de l’homme mais aussi la quintessence de notre féminité. C’est également un bon moyen de prouver que le lien entre saleté et poils  est purement une idée reçue.  Beaucoup de personnes formatées à outrance  ont fini par se convaincre à tort de cette théorie sacrément tirée par les cheveux selon laquelle le poil rimerait avec crasse. Ce raisonnement n’est pas crédible car selon l’imaginaire collectif, le poil est «sale», «répugnant» sur une femme mais pas du tout sur un homme velu. Cherchez l’erreur. Au contraire, nos amis les poils ont des vertus protectrices et forment des barrières contre la poussière et les insectes. Et puis tout dépend de notre hygiène au quotidien. «Si, poilu et allergique aux douches tu es, détesté par tout le monde tu seras », (parole de Maître Yoda, mi-poilu, mi-chat-sphynx). Ensuite, osons montrer un peu plus de poils féminins dans les films, les clips, dans les photos de mode etc. Cela pourrait permettre à beaucoup de femmes de s’identifier et ainsi se libérer petit à petit de cette épée de Damoclès qui plane au dessus de leur système pileux. Enfin pour l’avoir expérimenté, on peut être belle, féminine et déborder de sensualité avec ses poils (rho mais oui, puisque je vous le dit sapristi!) Ce serait bien aussi, dans l’idéal, que l’on arrête les méchancetés gratuites et cette facilité à fustiger et à pointer systématiquement du doigt les filles qui disposent librement de leurs corps et qui de ce fait ne s’épilent pas. Et si on était moins catégoriques dans nos jugements histoire de faire évoluer un tout petit peu les mentalités ?

Il est vrai qu’il est difficile de se défaire de certaines habitudes profondément ancrées dans le patrimoine culturel un peu comme les clichés ineptes ou  la chenille qui redémarre. Néanmoins, on peut faire l’effort de les reconsidérer quand elles sont avilissantes et très contraignantes. Alors messieurs, arrêter de nous bassiner avec votre pseudo phobie des poils  alors que vous en avez plein le faciès, les épaules, le dos, les oreilles, les pieds et même les paluches d’accord?  Bref j’y vais parce que tout ça m’a vraiment mis de mauvais poils!

 

 

Charge mentale: c’est penser à tout, tout le temps, pour assurer le bon fonctionnement du foyer. Je vous invite à lire cette BD sur le sujet ici

*les dessins violets de toute beauté sont de moi.

Sharmela NP

 

 

A bientôt 🙂 !

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2 réflexions sur “La dictature de l’épilation: on en parle?

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