Humeurs

Vivre avec un stress post-traumatique causé par un accident de voiture

Aujourd’hui,  j’ai décidé de me livrer sans concession sur une maladie  encore méconnue par beaucoup qui a bouleversé le cours de mon existence. Je n’ai pas écrit cet article pour que l’on s’épanche sur mon cas. Je me mets à nu ainsi car mon malheur ne m’est d’aucune utilité si je n’en tire  pas quelque chose de bénéfique et positif pour les autres. A travers cette démarche, mon but n’est pas de comparer et hiérarchiser les différents types de souffrances mais de mettre le doigt sur un fait bien précis dans un contexte bien précis.

Le choc

Avant je n’accordais pas plus que cela d’importance à la mort. Pour moi c’était un état irréversible au rejaillissement spirituel qui concernait les malheureux ou bienheureux (c’est selon)  dont le portrait  figurait dans les pages nécrologiques des journaux. J’étais mise aux faits, comme tout le monde, de drames survenus dans mon entourage ou dans l’entourage de mon entourage. Ces histoires morbides étaient parfois si invraisemblables et cauchemardesques que je m’en croyais immunisée… Pourtant, le 23 novembre 2013 ma vie bascule. A une intersection abidjanaise, un chauffard au volant d’un camion brûle le feu rouge et nous percute de plein fouet. Le choc est d’une telle violence que mes deux amis à l’avant de notre véhicule perdent la vie. L’un après l’impact, l’autre un mois plus tard dans le coma. Je garde un souvenir extrêmement précis et intact de l’accident. Les bribes de cet affreux moment se sont déployées en quantités infinitésimales d’images chimériques solidement encastrées dans mon cerveau. Quelques instants après la collision, tout est resté figé autour de nous pendant une dizaine de secondes. En réalisant ce qui venait de se passer, mon premier réflexe fut de toucher machinalement mes jambes, puis mon buste  pour m’assurer que j’étais encore en vie et entière. Galvanisée par l’instinct de survie, je me suis extirpée du véhicule pour sauver nos affaires et appeler à l’aide. J’étais animée par une force mentale indescriptible. Je ne sentais aucune douleur malgré les bris des vitres du véhicule qui jonchaient le bitume et entaillaient mes pieds nus. J’étais anesthésiée par la brutalité des événements, stimulée par une espèce d’adrénaline malsaine qui me permettait de garder la tête froide et assister mes camarades coincés dans la voiture. Les secours sont arrivés bien trop longtemps après; la suite des événements fut insoutenable.

Je suis restée en observation pendant deux jours à l’hôpital. Un psychiatre est venu s’enquérir de mes nouvelles le lendemain de mon arrivée. Je ne comprenais pas l’intérêt de sa présence mais j’ai joué le jeu et j’ai honoré le premier rendez-vous qu’il m’a fixé. Encore en état de choc, j’ai évoqué l’accident, décontenancée, affaiblie. A la fin de la séance, le psy m’a diagnostiqué un stress-post-traumatique, maladie mentale se caractérisant par le développement de syndrome spécifique faisant suite à l’exposition à un événement traumatique dans un contexte de mort ou de blessures graves. Il m’a expliqué que je devais accepter son aide si je voulais m’en sortir et retrouver une vie normale.

Les symptômes

L’ ESPT (état de stress post-traumatique) agit comme un parasite. L’esprit est envahit d’images noires assez récurrentes et anxiogènes. On voit le danger partout même dans les choses les plus insignifiantes et banales du quotidien comme faire à manger, allumer le sèche-cheveux, plonger dans une piscine, traverser la route, prendre le métro , etc.  Après mon court séjour à l’hôpital, sur le trajet du retour à la maison, j’étais complètement perdue, terrifiée. Le brouhaha ambiant de la ville occasionné par la cohue des heures de pointe tintinnabulait dans mes tympans. Les klaxons résonnaient de façon amplifiée dans mon crâne. Les effluves des pots d’échappement des voitures poussives me rappelaient l’odeur de l’essence qui gisait près de notre véhicule accidenté. Je ressentais une moiteur  ambiante brûlante vraiment insupportable. Ma perception sensorielle s’était suramplifiée. J’ai dû me résoudre à fermer les yeux tout au long du trajet car la simple vue d’un feu rouge, d’un carrefour ou d’un camion me confortait dans l’idée que le chauffeur et moi allions être décimés dans d’atroces souffrances d’un instant à l’autre. Pendant cette période, j’avais toujours l’impression de suffoquer. L’atmosphère était âpre, ma salive semblait se rancir. A chaque fois que je revivais le drame, j’avais le sentiment qu’une partie de mes entrailles se desquamait en lambeaux. J’étais devenue une loque. Plutôt une limace. Bref, un gros mollusque. J’avais peur de tout.

Ensuite, on s’habitue à des visions incommodantes et répétitives. Surtout dans les débuts du trouble, des flashes de l’accident me revenaient  avec une telle agressivité qu’il m’arrivait parfois de sursauter. Il y avait des jours où chacun des tableaux  de la scène défilaient en boucle dans mon esprit, quoi que je fasse, au point d’être à bout physiquement et psychologiquement. Il m’arrive encore d’y repenser et dans ces moments là, c’est comme si j’étais molestée dans une camisole de force en face d’un écran que je suis obligée de fixer.

On est également confrontés à ce qu’on appelle l’évitement; c’est l’une des pierres angulaires du trouble.  Pour se protéger, on s’abstient, quand on a le choix ou on évite de s’exposer à toutes situations qui pourraient raviver des souvenirs douloureux liés au traumatisme.  On imagine des scénarios abracadabrantesques et on essaie constamment de prévoir l’imprévu, ce qui est totalement absurde. Le stress occasionne aussi des troubles du sommeil et la perte des cheveux.

Enfin, on est rongé par la culpabilité. On se dit , à tort, que tout est de notre faute, que sans notre présence les choses auraient pu se passer autrement. Le fameux « et si.. » revient sans cesse. Cette croix trop lourde à porter nous fait sombrer dans les abysses d’un terrible cercle vicieux. On encaisse et on s’accommode de la solitude.  Le plus dur dans ce combat, c’est qu’on est seul, très seul. Dans mes pires moments de tristesse, j’ai l’impression d’être assise au beau milieu du cercle polaire cul-nu avec une belle stalactite de morve sur le lobe du nez. On a souvent tendance à se replier sur soi. Personne ne peut imaginer ce que vous vivez puisque vous êtes «normal» et que votre mal est invisible, indétectable à l’œil nu. Vous n’avez pas d’accès de folie, pas de séquelles physiques apparentes, vous êtes monsieur madame Tout le monde. Seulement, dans les coulisses de votre tête de sapiens combatifs, vous menez une lutte acharnée de chaque instant à couteaux tirés avec votre cerveau qui vous balance des pensées tristes ou angoissantes, alors qu’en surface vous faites bonne figure.

 Les idées reçues

On a la fâcheuse habitude de stigmatiser quand on ne connait pas. On a tendance à faire des déductions absconses au lieu de chercher à nous informer et à combler nos lacunes. Ainsi, dans ce cas de figure, l’imaginaire collectif et ses nombreux fantasmes ont décrété que la détresse psychologique était un caprice. Pire encore, que c’était  les personnes « fragiles » qui étaient susceptibles d’être sujets aux traumatismes. Faux, 0/10, c’est celui qui dit qui est. Il n’y a absolument aucune corrélation entre ces deux aspects et plusieurs facteurs assez délicats entrent en jeux . D’abord,  il n’existe pas de prédispositions pour esquiver l’espiègle hasard. Ensuite, chacun vit son traumatisme à des échelles qui varient selon l’intensité de celui-ci. Et puisque l’on parle des clichés, cette maladie n’est ni l’attribut des occidentaux, ni celui des riches comme j’ai pu l’entendre avec grand agacement dans maintes conversations. Tout le monde est susceptible d’être confronté à l’ESPT, les personnes victimes de viol, les rescapés des attentats par exemple ou encore ceux dont le métier comporte des situations traumatisantes et des risques pour leur vie ou leur santé physique (policiers, pompiers, militaires, urgentistes).

Faites-vous aider

Dans les mois qui ont suivi tout ce chamboulement, les thérapies avec mon psy m’ont été d’une grande aide et ont radicalement atténué  l’intensité des symptômes. Grâce à ma volonté d’acier et à mon tempérament de battante (à défaut d’être doté de celui de la modestie visiblement) ma vie a repris son cours et je ne me suis pas laissée abattre pour autant. Je m’interdis le moins de choses possible.  J’ai la vie sociale remplie d’une  femme active lambda, je travail, je sors, je me consacre à ma famille, à mes amis, à mon chat grassouillet indolent et à tout ce qui me procure du plaisir tout en essayant constamment de chasser les images de l’accident. C’est une vraie gymnastique mentale éreintante à la quelle on s’habitue avec le temps. Malheureusement, nombreux sont ceux qui souffrent et se terrent dans le silence pour échapper au qu’en-dira-t-on. Il n’y a pas de honte à souffrir de maux physiques, il n’y en a donc aucune à souffrir de maux psychologiques.

Il faut se libérez des idées reçues humiliantes, avilissantes et autres concepts triviaux engendrés par l’intolérance et prendre des dispositions concrètes pour venir à bout de cette affliction indescriptible. Il ne faut surtout pas oublier qu’en toutes choses la procrastination se paye; plus on traîne, plus le chemin vers la guérison est périlleux.

Ne vous braquez pas, si votre famille ne vous comprends pas et ne leur en voulez pas s’ils évitent le sujet. La pudeur est parfois une certaine forme de compassion. Par contre, s’ils  vous relèguent au rang de « trouillard(e) » , d’extravagant(e) patenté (e) un tantinet puéril(e) ou de « fiotte » ( tout dépend du vocabulaire familiale), ce n’est pas grave car, d’une part,  à votre décharge, vous  faites les frais d’un atavisme profond et de fait tenez certainement ces  traits de caractères de vos géniteurs (tant qu’à faire) et d’autres part vous êtes dotés j’en suis sûre de nombreuses qualités très honorables que vous gagnerez à cultiver davantage.

Parlez-en à votre médecin traitant afin qu’il vous indique la marche à suivre, aux personnes de confiance et si possible à ceux avec qui vous avez vécu l’élément déclencheur du trauma. Il existe des groupes de paroles, d’écoute, des associations. L’EMDR* et l’hypnothérapie* ont aussi fait leur preuve. Bref les moyens pour aller mieux sont légions.

Le grand saut

La dimension tragique de cet épisode effroyable de ma vie me hante. Le soir de l’accident, à l’arrière de cette voiture, j’ai compris ce qu’était la perversité et l’imprévisibilité de la mort. Elle a happé sous mes yeux, en une fraction de secondes deux jeunes vies. C’est insensé, incompréhensible.  Ils étaient  brillants, drôles, avenants  et malheureusement toutes ces qualités ne donnent pas plus de crédits face aux voies insondables de la fossoyeuse. Je suis bien consciente de la chance que j’ai d’être en vie et valide et cette épreuve m’a permis de relativiser. Je suis devenue plus conciliante, plus tolérante vis-à-vis des autres, moins impétueuse mais toujours aussi extravertie. Personne ne peut se douter de ce que j’ai vécu et d’ailleurs, en lisant cet article, mon entourage découvrira avec stupeur et tremblement  un aspect de ma personnalité qu’ils ne soupçonnaient guère et c’est plutôt bon signe.

La vie suit son court et vivre pleinement c’est honorer la mémoire de ceux qui m’ont précédé. Je continuerai à m’accrocher à l’unique bijou issu de l’écrin le plus précieux dont je dispose depuis mon premier souffle: la vie. Elle est certes bancale, pas linéaire, elle comporte « quelque joies très vite effacées  par d’inoubliables chagrins » comme le disait si justement Pagnol mais elle est débordante d’enseignements.  Avant l’accident, époque où j’avais encore en moi un soupçon d’intrépidité, je rêvais de sauter en parachute si je passais le cap du quart de siècle. Franchir le pas sera le symbole d’une renaissance… Et le grand saut, je le ferai, pour eux.

 

 

                                                        A Emmanuelle et François.

 

 

 

 

 

 

 

*Je vous donne un lien pour bien comprendre le stress post-traumatique et éviter tout amalgame avec d’autres maladies.

* ET dans un élan de générosité comme il m’en prend souvent voici un lien pour chaque  traitement   ===>  L’EMDR et l’Hypnothérapie

 

 

 

A bientôt! 🙂

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